Dwelt

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Laisse glisser

Ecrit par Plume

 

 

 

 

 

Un trajet de métro assez banal voilà ce que c’était à la base : du monde, pressé les uns contre les autres. Deux ans auparavant, Kal et moi aurions été au bord de l’implosion dans un tel environnement. Mais depuis que nous avions pleinement réalisé que nous étions des adultes capables de nous défendre, l’anxiété sociale et l’hyper-vigilance avaient commencé à diminuer. Les pensées intrusives dépeignants tout un tas de scénario catastrophiques étaient beaucoup plus rare et prendre le bus et le métro était presque devenu un plaisir. C’était un moment de mise en condition à l’allée, de décompression au retour. Un moment à nous : enveloppés dans notre bulle, tournés vers l’intérieur de nous-mêmes, lisant ensemble ou discutant entre nous, le monde extérieur ne devenait plus qu’une image lointaine et floue, que l’on réintégrait ensuite gonflé à bloc.

 

Un trajet de métro banal, donc. Jusqu’à ce que quelqu’un, effrayé à l’idée que les portes ne se referme sur lui, ne nous pousse vers l’avant de ses deux mains sur notre épaules gauche. Les effleurements, la pression des épaules des autres, ça on gère sans aucun soucis. Mais un tel geste, avec en plus la surprise et accompagné d’une exclamation d’impatience à la limite de l’agressivité, ça on encaisse beaucoup moins bien.

Je me soustrayais au contact pendant que la colère de Kal faisait intérieurement exploser le thermomètre de l’agressivité. Nous montâmes les marches vers la sortie du métro en serrant un poing, essayant de nous concentrer sur la douleur des ongles qui mordaient la paume de notre de main pour échapper à l’envie de déchiqueter la personne qui, au final, n’avait peut-être même pas fait exprès. Elle avait très bien pu n’être que bousculée elle-même.

J’essayai de mon mieux de me focaliser sur cette idée dans l’espoir de rassurer Kal : ce n’était pas forcément une agression, et nous n’avions pas été blessé. Tout allait bien. On était toujours en sécurité.

Mais avec mon anxiété qui était brusquement remontée, ma tentative de réconfort n'était même pas crédible à mes propres yeux.

 

Nous montions donc, Kal essayant de contenir sa colère, moi essayant de contenir Kal sans me laisser embarquée dans les pensées intrusives qui provenaient de lui, et Daem à moitié réveillé ne comprenant pas franchement ce qui était en train de se passer et n’étant pas sûr que son intervention soit la bienvenue.

Et puis, alors que nous passions le portique du métro, une réalisation me frappa : qui pourrait nous reprocher de montrer des signes d’énervement ?

Qui pourrait savoir que Kal était furieux à l’intérieur ?

Qui en aurait quelque chose à faire ?

Personne.

Strictement et absolument personne.

On pourrait très bien être en train de hurler au milieu du hall du métro que les gens se contenteraient de nous regarder en nous prenant pour des fous, mais personne ne viendrait nous en coller une et il n’y aurait personne pour prendre du plaisir à nous humilier à cause de cette colère.

Intérieurement, je lançai un coup d’oeil à Kal, lui partageant ma pensée. Nous échangeâmes un regard.

T’es sûre de ton coup ? disait le sien.

Vas-y, disait le mien. Il n’arrivera rien.

J’avais totalement confiance en lui. Je savais que le temps où il cassait tout dans notre monde intérieur et essayait de faire de même dans le monde extérieur était révolu, et que la seule chose qui lui restait de cette époque était une phobie d’impulsion écrasante, mais sur laquelle on travaillait déjà depuis quelques temps.

Il était apparemment temps d'essayer d'aller un peu plus loin.

Timidement, il serra les mâchoires et relâcha l’emprise qu’il tentait d’avoir sur son émotion. Comme je commençais à savoir le faire avec l’anxiété, il se contenta de considérer sa colère sans chercher à l’influencer, juste en la laissant le traverser.

Et, au bout d’une seconde, elle s’évanouit, nous laissant l’impression d’un nuage fumée que l’on aurait soufflée.

J’échangeai un nouveau regard avec Kal et retins un petit rire nerveux. La sensation était tellement étrange !

On connaissait tous la colère dans le système, on l’avait tous éprouvée à des degrés variables, même si Daem, Kal, Claude et moi remportions la palme haut la main. On avait tellement l’habitude de retenir et d’étouffer cette émotion (enfin tous sauf Claude, qui lui s’en servait remarquablement bien comme d’une arme) que la laisser simplement être jusqu’à ce qu’elle s’apaise d’elle-même procurait un sentiment à la fois de vide et d’euphorie.

Au milieu des autres gens qui se dirigeaient vers la fac, je ne cherchai même pas à masquer mon sourire. A l’intérieur, Kal eut un son qui ressemblait à un pseudo-rire avant de lâcher :

- Putain si on m’avait dit que ça serait aussi facile, j’aurais essayé plus tôt !

On ne se faisait cependant pas d’illusion : ça n’avait pas été facile. Ça avait été effrayant pour lui, et la seule raison pour laquelle il avait été d’accord pour essayer, c’est parce qu’il avait une confiance aveugle en Daem et moi. Il savait qu’on était parfaitement capables de l’empêcher de faire des dégâts, vu qu’on l’avait déjà fait bien plus d’une fois.

Marchant jusqu’à l’amphi où nous devions avoir cours ensuite, je m’enveloppai dans la sensation rassurante de la présence de Daem, Kal et Erdian, consciente d’à quel point cette victoire, en apparence si simple et insignifiante, était l’aboutissement d’un progrès immense.

 

En cette matinée ensoleillée de fin Octobre, on avait l’impression qu’il ne suffirait de plus grand-chose pour que l’on soit capable de conquérir le monde - notre monde.

 



06/11/2018
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