Dwelt

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Entre deux pages - écrit le 27 Avril 2017

On est en train de fouiller dans les vieux dossiers de notre clef USB, et l'on retrouve quelques textes dont on ne se souvenait plus.

En voilà un que l'on trouvait intéressant à partager.

 

Ecrit par Plume, le 27 Avril 2017

 

*** Trigger-warning : violence explicite ***

 

 

 

 

La sensation d'un corps sur le mien.

Une centaine de kilos contre ma petite trentaine.

Je me sens tellement petite, minuscule, envahit par ce poids. J'ai l'impression que l'air fuit loin de mes poumons, j'ai l'impression de me noyer sous la masse de chair qui s'allonge sur moi.

On est dans un lit. Le lit de mes parents. Le matelas est la seule chose qui m'évite d'être proprement écrasée.

Je lutte pour respirer, je couine, lui demande de se pousser. Il se contente de rire.

La panique commence à se frayer un chemin dans mon corps. Ma gorge se serre tandis que je retiens un cri de colère, née de la peur que je ressens. Je sais que si je crie, je me ferai gronder et ça ne fera que faire durer le supplice.

Ou peut-être qu'il décidera d'entamer un autre genre de jeu.

Parce que oui, c'est un jeu.

Je suis nulle de m'énerver d'ailleurs. Je ne devrais pas me mettre en colère. On ne fait que jouer, il ne fait rien de mal. Je gâche le jeu.

Mais ce jeu ne m'amuse pas. J'essaie, pourtant, de le trouver drôle. Mais tout ce qui reste, c'est la peur.

Et puis une partie de mon cerveau, celle qui observe toujours de l'extérieur, vient me murmurer des conseils : respire doucement, profite de l'espace que te permet d'avoir le matelas. Calme-toi, concentre-toi sur ta respiration. Ne lui fait pas la joie de te voir pleurer, détends-toi. Quand il verra que le jeu ne t'intéresses plus, il laissera tomber. Doucement, doucement... voilà. Fait-toi oublier.

Par moment, cela fonctionnait. Je suivais ce murmure dont j'avais à peine conscience, et je finissais par être libérée.

Et puis à d'autre moment, il ne s'était pas assez amusé. J'étais trop calme. Alors il se soulevait, me chatouillait, me pinçait, me faisait de plus en plus mal, jusqu'à obtenir une réaction. Avec le temps, mon corps a apprit à réagir au moindre contact, à lui donner l'effet qu'il voulait le plus vite possible, afin perdre toute importance le plus vite possible.

Mon corps me sauvait, mais je me sentais trahis. Je ne voulais pas réagir, et pourtant il réagissait. Il devenait une marionnette aux articulations bien huilées, prête à répondre à la moindre secousse de ses fils.

Programmée pour offrir la réaction voulue en temps voulu, je n'ai aucun choix possible. Mon corps réagit selon l'attente des autres quelque soit ma volonté. On s'attend à ce que je couine quand on me met un doigt dans les côtes ? je couine. On s'attend à ce que je ris quand on me chatouille ? je ris.

Pourtant je sais que je suis totalement capable d'y être insensible. Je peux rester totalement de marbre, loin des sensations qu'il essaie de provoquer.

Je peux aussi ressentir des choses totalement inverses à ce que les réactions montrent.

Je ris à l'extérieur, souris même, mais je meurs d'angoisse à l'intérieur.

Et je ne peux rien dire, je gâcherai le jeu. Je n'ai rien le droit de dire. Je peux protester un peu, cela fait partie du jeu, mais je n'ai pas le droit de réellement arrêter le jeu.

Et si jamais j'osais, j'ai appris que je risquais d'être plongée dans une situation pire que celle du jeu.

Je n'avais que ce murmure pour me guider, m'aider à traverser ces moments. Les pensées de celui qui savait quoi faire, qui me rappelai que ce jeu aurait une fin, que je n'allais pas rester coincée là pour toujours. Qui m'empêchait de craquer devant lui.

 

La seule constante de ma vie, ce murmure dans un coin de mon cerveau. Même quand je cédais à la panique, il restait calme, concentré. Fait-ci, fait-ça, va là-bas, reste là. Cours. Baisse-toi. Et j'obéissais. Je n'avais rien de mieux à faire de toute façon. Entre suivre ce que le murmure me disait et me rouler en boule pour pleurer, le choix était vite fait.

Et puis j'oubliais.

Dans les minutes suivants ces jeux, mon cerveau effaçait ce qui venait de se passer. Ce n'était pas toujours facile, mais tout le monde autour de moi faisait comme si rien ne s'était passé, et j'avais appris à réagir en fonction de ce que l'on attendait de moi.

Alors rien ne s'était passé.

Je n'avais implicitement pas le droit de revenir sur tout ce qui arrivait pendant les jeux. Ou pendant les punitions.

 

Mais les souvenirs reviennent. Pas tous cependant, car tous ne m'appartiennent pas.

Certaines choses remontent lors des interminables discussions avec ma mère.

 

« Je me rappelle la fois où il m'a « gobé un œil ». A coller sa grosse bouche sur ma paupière avant d'aspirer pour faire comme si il allait m'arracher l'oeil. Il ne l'a fait qu'une fois, je sais pas ce que j'ai fais ensuite, mais il n'a jamais recommencé. »

« Je m'en souviens. Quand il t'as lâché, tu lui as craché à la figure. »

« Ah. »

 

« Il y a eu une fois où il t'a empêché de bouger un sacré bout de temps. Ca s'est arrêté quand tu t'es mis à l'insulter. Tu devais avoir sept ans, et tu lui as pourris la gueule comme pas possible. Il voulait te gronder et te punir, mais on a fini par s'engueuler lui et moi parce que je pensais qu'il avait bien cherché. »

 

Alexis avait déjà un sacré caractère de merde à l'époque.

 

J'étais la version sage, soumise, qui encaisse sans rien dire et oublie aussitôt. Alexis était la version qui hurle, crie, se débat, est prêt à tuer sitôt qu'il sera libre et qui n'oublie jamais.

 

A quel moment a-t-on comprit que tout ça n'avait rien d'un jeu ?

A quel moment a-t-on été trop grand pour que le jeu continue ?

A quel moment s'est-il rendu compte que ce qu'il avait créé risquait de le détruire si il continuait comme ça ?

Il nous avait voulu forts, il nous avait voulu soumis, il nous avait voulu obéissants, il nous avait voulu capables de transgresser les règles pour lui, il nous avait voulu dociles, il nous avait voulu violents, il nous avait voulu suppliants, il nous avait voulu sans pitié.

Il nous a voulu adaptables.

Il a eu ce qu'il voulait, et ce n'était pas du tout ce à quoi il s'attendait.

Seul une partie d'entre nous lui était soumise. Le reste lui crachait, métaphoriquement ou non, au visage. Nous sommes capable de montrer exactement ce que les autres veulent voir et cela fait de nous des êtres redoutables quand on décide de passer à l'attaque.

 

Dans cette marée de visages, d'attentes, de désirs que l'on nous impose, la seule constante, c'est nous-même. Notre seul soutient, c'est nous-même.

Comment de pas être proche de la seule personne qui venait te réconforter chaque soir, qui calmait ta peur, te répétait que tout irait bien, que la dispute resterait au rez-de-chaussé, que personne ne serait blessé, que tu n'étais pas seule ? Que tu avais le droit d'avoir mal, d'avoir peur, de ne pas trouver ces jeux drôles ?

Comment ne pas être proche de celui qui s'est battu pour nous quand plus aucun d'entre nous n'était capable de le faire ? qui a été sacrifié à la colère, la peur et la violence pour nous, à notre place ?

Comment ne pas être proche de ce petit, qui a vu avec nous la mort en face plus d'une fois ?

On a tous eu peur, vraiment peur, au moins une fois. Certains ont fuis dans les recoins de la conscience pour se protéger. D'autres, plus solides, ont essayés de protégés ceux qui étaient forcés de rester là. Parce qu'il faut bien qu'il y ait quelqu'un.

 

C'est un lien étrange qui nous unis. Pas simplement parce que l'on fait partie de la même personnalité d'origine, mais parce que l'on a traversé les mêmes horreurs, ou presque. Nous savons. Il n'y a pas besoin de paroles, pas besoin d'explications.

Nous sommes une famille, et bien plus que ça encore.

 



16/05/2018
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